Le crime de la rue Blanche (1)
Il était à peine dix heures du matin et déjà un soleil algérois
écrasait Paris. Colbert n’aimait pas le mois d’août. Sa saison préférée,
c’était l’automne quand le jardin du Luxembourg jaunissait. Avec un peu
d’imagination, il retrouvait l’atmosphère des forêts de chênes bourbonnaises.
Il avait la nostalgie de ses arrière-saisons d’enfance. Lorsque dans les bois
de Saint-Fiacre, que les brindilles crissaient sous les chaussures et que les
senteurs mêlées de feuilles mortes et de champignons lui ravissaient les
narines. En compagnie de Evariste Colbert, son père, il cherchait les ceps qui
trôneraient sur la table du Comte. Si la récolte était bonne, quelques-uns
iraient rejoindre l’omelette familiale. Il aimait cette saison qui conduisait au
long engourdissement de l’hiver. Le froid n’était pas encore piquant, mais l’on
endurait bien les premières flambées du soir. Pour l’heure, il transpirait.
Seule consolation, il pouvait ouvrir les fenêtres de son bureau qui donnait sur
la Seine. Le
bruit des rares automobiles errant encore dans Paris ne le dérangeait pas.
Cette situation avait l’avantage d’épurer l’atmosphère de son bureau rendu
smogueux par la fumée de sa pipe. Il expédiait les paperasses auxquelles aucun
commissaire ne peut échapper. Apparemment, même les truands avaient pris leur
quartier d’été. Il en avait profité pour aller, hier après-midi, rendre visite
au notaire de la rue des Lombards, il n’est jamais trop tard pour se mettre en
règle avec soi-même. Le téléphone bourdonna, Colbert reconnut de suite la voix
de Mars.
- Désolé de vous déranger, Patron.
- Tu ne me déranges pas, je
commençais à m’ennuyer.
- Le commissariat du IXème vient de
téléphoner. On a retrouvé le cadavre d’un homme, poignardé, au fond d’un
couloir de la rue Blanche.
- Tu as prévenu l’identité ?
- Ils sont en route.
- Alors,
on y va.
La 403 de service était restée dans la cour. Colbert eut
l’impression d’entrer dans un sauna. Sa veste repliée sur le bras gauche, la
cravate légèrement dénouée, le commissaire n’aimait pas ce désordre.
À peine arrivés, sur le boulevard Sébastopol, l’envie de fumer le
reprit. Il remonta sa vitre, Mars se sentit obligé d’en faire de même, le temps
de brûler une allumette.
- Qui a téléphoné du
commissariat ?
- Gourdon, vous le connaissez ?
- Un trouillard né.
La bouche en feu, asséchée par la chaleur et l’âcreté du tabac
gris, Colbert fit arrêter Mars place de l’Opéra. Le café de Paris n’était pas
dans ses habitudes, mais avec ce temps-là, il ne pouvait pas faire la fine
bouche. Accoudé au comptoir, il vida d’un trait le demi frais et mousseux que
le garçon venait de tirer. D’un coup d’œil, il recommanda la tournée, le
deuxième verre subit la même punition. Leur pause n’avait pas duré dix minutes.
Un peu avant la place Saint-Georges,
Colbert daigna desserrer les dents.
- Il a un nom ton macchabée ?
- Gourdon ne m’a rien dit.